Lun 05 mai 2014

Un blog de Małgorzata Rejmer à Hasselt & Genk (2) « En quête d’histoires »

Małgorzata Rejmer © SawomirKlimkowskiL’écrivaine polonaise Małgorzata Rejmer est une des participantes au projet citybooks Hasselt-Genk. Tout au long de sa résidence dans ces deux villes, elle a pris quotidiennement quelques notes sur ce qu’elle y a vécu. La Belgique n’est pas vraiment ce qu’elle en attendait !

Lire ici la version original en polonais

 

Hasselt : deuxième partie : en quête d’histoires


Lundi


Pourquoi tant de jeunes Belges sont-ils pressés de mourir ?

Laura hausse les épaules, elle ne saurait que répondre. Laura s’occupe de mon séjour à Hasselt, nous buvons un café ensemble.

- Peut-être est-ce une question de ce qu’on attend d’autrui… Ici, tout le monde attend tant de choses des jeunes, dit Laura. Deux de mes amis se sont suicidés. Je ne m’attendais pas à ce qu’ils le fassent, mais quand ils l’ont fait, cela ne m’a pas étonnée outre mesure.

- C’est un fameux paradoxe, dis-je.

- Oui, consent Laura. Mais c’est comme ça. Ils avaient une sorte de chagrin en eux, un sentiment de précarité. Je ne sais pas très bien comment l’expliquer.

Laura doit retourner au bureau et je reste seule, avec des questions plein la tête.

 


Mardi


- Les jeunes Belges sont habités par l’angoisse, dit Michel que j’ai rencontré à la bibliothèque locale. Il règne un peu partout cette angoisse, un pressentiment de décadence et de précarité, une conviction que tout est en instance de s’écrouler, que ça peut arriver à tout moment. Les hommes politiques s’efforcent de renforcer cette peur tout en proclamant que sans eux, la débâcle aurait déjà eu lieu. D’abord la Belgique et ensuite nos vies. Que nous allons perdre tout ce que nous avons. Il n’existe pour le Belge pas de pensée plus angoissante que celle de perdre sa maison, son bout de pelouse et sa belle voiture. On nous inculque la crainte, la peur.

Michel est athée, socialiste et idéaliste. Il a un diplôme de philosophie. Il dit que la Belgique devrait s’ouvrir aux minorités parce que les Belges ne sont pas capables de partager ce qu’ils ont avec les plus faibles.

Michel me fait penser à un personnage de livre. Mais lequel ? Il est doux, très ouvert et il parle constamment d’inégalité sociale. Peut-être l’Idiot de Dostoïevski ?

Michel n’a pas lu L’Idiot mais il a l’intention de se rattraper.

- Toute personne qu’on rencontre laisse des traces en nous, dit-il en guise d’adieu.

 


Mercredi


Je jette l’ancre devant le zinc du pub irlandais à Hasselt et je me vois en moins de deux en train d’expliquer à Ben à côté de moi pourquoi je me trouve là : en quête d’histoires.

Ben en a une pour moi. Il a été pendant treize ans ingénieur de sécurité auprès des chemins de fer. Cela signifiait entre autres qu’après un accident ou un suicide, il devait dégager les corps pour libérer la voie. Depuis, il ne cesse de réfléchir à ce qui pourrait être entrepris pour diminuer le nombre d’accidents. En treize ans de carrière, il a été témoin de quatre cents accidents dont à peu près la moitié causés par des suicides.

On peut s’habituer, ajoute Ben après une pause. J’ai grandi dans une ferme, je connais l’odeur de la chair depuis que j’étais tout gosse. Un être humain mort a la même senteur qu’un porc mort ou une vache morte. Le même sang, les mêmes protéines – donc la même chair. Beaucoup de gens arrêtent ce travail parce qu’ils ne supportent plus l’odeur. Comme si on pénétrait dans un abattoir. Mais on peut s’y habituer.

Nous trinquons à la vie.

 


Jeudi

Je me promène dans le cimetière de Hasselt, par des cryptes et des tombes en passant par de simples creux pour les cendres jusqu’à une pelouse où les cendres sont répandues. Je parcours ainsi un résumé de 100 ans de changements sociologiques en Europe de l’Ouest, partant des tombeaux massifs avec des anges et des représentations d’enfants pour aboutir à des cendres emportées par le vent. Jadis, la mort avait un visage, maintenant elle se trouve réduite à rien, à un souffle et un peu de terre.

- Ma mère était obsédée par l’idée qu’elle pourrait se retrouver enterrée vivante, raconte Inge, employée à la bibliothèque de Hasselt. Tu vérifies cinq fois, implorait-elle, avant de m’incinérer. L’urne se trouve dans une niche. C’est la solution la plus pratique.

- Est-ce que cela fait que tu as moins peur de la mort ?

Inge réfléchit un instant.

- Non… je pense sincèrement qu’on a en fait encore plus peur qu’avant.

 

 

Małgorzata Rejmer écrit actuellement un citybook sur Hasselt et Genk. Surveillez le site web pour découvrir quand vous pourrez lire et écouter son histoire en polonais, en néerlandais, en anglais et/ou en français.

Foto © Sawomir Klimkowski

 

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