Jeu 01 mai 2014

Un blog de Małgorzata Rejmer à Hasselt & Genk (1) « Vous n’avez pas vu un cerf ? »

Małgorzata Rejmer © SawomirKlimkowskiL’écrivaine polonaise Małgorzata Rejmer est une des participantes au projet citybooks Hasselt-Genk. Tout au long de sa résidence dans ces deux villes, elle a pris quotidiennement quelques notes sur ce qu’elle y a vécu. La Belgique n’est pas vraiment ce qu’elle en attendait !

Lire ici la version original en polonais

 

Première partie: Arrivée à Hasselt : « Vous n’avez pas vu un cerf ?


Samedi


J’ai habité presque deux ans à Bucarest, mais Hasselt en Belgique n’est ni la Roumanie ni la Pologne, Hasselt n’est ni Ploiesti ni Ostrołęka. On dirait qu’à Hasselt, des Allemands ont embauché des Suédois pour y créer, sous les regards approbateurs de la Belgique et avec les bénédictions de Mango et BoConcept, un endroit destiné à accueillir un immense Monopoly Deluxe. À Hasselt, c’est Dieu qui a peint les façades et Jésus qui a pavé les trottoirs. À Hasselt, il y a de la perfection.

Je ne suis pas arrivée à Hasselt en venant d’une autre ville ni d’un autre pays, j’y suis arrivée en venant d’une autre galaxie. Connaissez-vous l’opinion du Polonais moyen sur la province ? C’est celle qu’exprime aussi le célèbre poète polonais Andrzej Bursa : « Je me fous comme de l’an quarante des petites villes. » C’est l’opinion du Polonais moyen parce qu’il a réussi à s’échapper de la province et à se trouver une place dans une grande ville.

Mais le Belge moyen habite dans Neverland, là où le moindre buisson est taillé au cordeau, la moindre pelouse méticuleusement tondue et le moindre centimètre de trottoir pavé à la perfection. Je réexamine attentivement les trottoirs d’ici. La province polonaise est pavée de dalles de béton. La province belge de… granit. Je noie mes complexes polonais dans une tasse de café. Il manque un euro quand le garçon me rend la monnaie, mais je suppose qu’il a dû se tromper. J’entre dans un magasin et j’achète une bouteille d’eau pour 3 euros. Je la fixe du regard.

- Vrai de vrai ? 3 euros, demande-je au jeune vendeur.

- Absolument.

Le lendemain, j’achète une bouteille d’eau identique dans un magasin comparable pour 72 cents. En tendant l’argent à la caissière souriante, je me souviens du regard nerveux du vendeur d’hier.

Je n’ai donc peut-être pas atterri dans Neverland. Quelque part, sous ces pelouses exemplaires et les trottoirs de granit parfaitement aménagés, vit un réseau souterrain de veines, de courants et de failles.

 

Dimanche


Vous n’avez pas vu un cerf ?

Il me faut un instant de réflexion. Oui, dis-je, j’ai vu un cerf. En approchant du parc, j’ai vu filer un cerf.

Cela ne m’a pas étonnée au moment même. J’ai songé – c’est l’Europe de l’Ouest, ils ont des caprices comme partout ailleurs et ils élèvent sans doute des cerfs dans lce parc. Nous, on élève de banals écureuils et personne ne s’en plaint.

Donc, quand j’ai vu courir un cerf au loin, je me suis assise sur un banc. À peine un peu plus tard et à ma grande surprise, une voiture de police s’est approchée de moi. Un jeune policier a baissé sa fenêtre et m’a dévisagée :

- Vous n’avez pas vu un cerf, mademoiselle ?

- Oui, dis-je.

C’était un cerf très anxieux, voulus-je encoure ajouter, mais les policiers avaient déjà redémarré et disparu. Je me sentis triste, comme si je comprenais pour quelques instants la peur du cerf, d’un cerf illégal pourchassé par la police belge.

 

 

Dimanche soir


Je parcours un forum de discussion sur internet pour Polonais résidant en Belgique. Quelqu’un y parle du grand nombre de suicides en Belgique.

Cela m’interpelle.

Je surfe en ligne à la recherche de statistiques plus détaillées. En effet. La Flandre connaît le plus grand nombre de suicides de toute l’Europe parmi les jeunes gens de 18 à 26 ans. Pourquoi un si grand nombre de jeunes Belges sont-ils si pressés de quitter ce Neverland pour l’au-delà.

Qui pourrait répondre à mes questions ? Je me balade dans cette ville de Hasselt aux allures clean et réservées et je ressens un peu de désespoir. Je suis un chasseur sans proie. Puis, j’aperçois un jeune hipster barbu. J’imagine qu’il pourrait avoir une histoire, lui, et je me mets à sa poursuite, curieuse de découvrir où il va me conduire.

Le hipster traîne ses sneakers débraillés par les rues. Il finit par s’asseoir dans le jardin d’un bar bon chic bon genre où l’attendent des congénères hipsters, installés confortablement sur des coussins. Je m’attendais à un autre genre d’endroit. Je repars à la chasse.

 

 

Małgorzata Rejmer écrit actuellement un citybook sur Hasselt et Genk. Surveillez le site web pour découvrir quand vous pourrez lire et écouter son histoire en polonais, en néerlandais, en anglais et/ou en français.

Foto © Sawomir Klimkowski

 

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