Mar 07 mai 2013

Carnets du souterrain # 21 : une aventure géorgienne à Turnhout

dw bcitybooks recherche volontiers des villes peu évidentes pour son projet, mais cela signifie aussi qu’il n’est pas toujours aisé de trouver des traducteurs pour ces citybooks. Heureusement, nous avons pu faire appel pour Tbilissi aux services d’Ingrid Degraeve, à notre connaissance la seule traductrice littéraire géorgien-néerlandais. Elle a traduit les narrations sur Tbilissi ainsi que le citybook de Lasha Bugadze sur Turnhout. A trois dans la ville a connu une prépublication dans DW B, précédé d’une introduction écrite par Ingrid Degraeve à sa traduction de ce citybook.

 

Une aventure géorgienne à Turnhout

© kakha kakhianiMoyennant une once de bonne volonté, le titre de l’histoire, A trois dans la ville, pourrait suggérer la présence de quatre personnages : trois Géorgiens et la ville de Turnhout. La ville joue sans le moindre doute un rôle au moins aussi important que celui des trois Géorgiens qui s’y démènent sans ménagement. Aussi cette histoire mérite-t-elle sa place dans le réseau toujours plus vaste du projet citybooks de la Maison flamande-néerlandaise deBuren. Tbilissi aussi est une de ces villes « intéressantes mais pas évidentes » où des écrivains et des photographes néerlandais, flamands et géorgiens ont travaillé sur un citybook à la demande de deBuren.

C’est ainsi que cinq narrations et deux séries visuelles sur Tbilissi ont vu le jour. Ensuite, un des participants géorgiens, Lasha Bugadze, s’est vu proposer une résidence de deux semaines à Turnhout.

lasha bugadzeOutre des narrations et des romans, Lasha Bugadze (°1977) écrit également des textes dramatiques. L’auteur semble d’ailleurs avoir fait appel à un procédé de théâtre pour cette histoire. Il a en effet enfermé la ville de Turnhout dans un écrin pour en retirer par absorption toute la vie et remplir ensuite la coquille vide d’un (mélo-)drame géorgien. Lasha Bugadze prétend lui-même qu’il se laisse surtout inspirer par les gens, leurs comportements, leurs activités et leurs raisons d’agir quotidiennes. Il m’a confié à l’occasion de ma traduction de son citybook sur Turnhout qu’il avait découvert qu’il n’était pas capable de se détacher de Tbilissi, quelle que fût la distance entre lui et cette cité.

Ce sont des caractéristiques qu’on retrouve dans cette histoire. À l’époque où Bugadze est l’hôte de Turnhout, la fièvre électorale s’empare de son propre pays. Et en Géorgie, il n’existe aucun remède pour la faire baisser : les télés, les radios et les blogs débitent un flot ininterrompu de commentaires, d’empoignades verbales, de campagnes et de débats. Je me trouvais moi-même à Tbilissi en septembre 2012. À tout coin de rue, sur n’importe quelle place, je me heurtai à une manifestation ou un cortège quelconque.

Si le calme de Turnhout paraît bénéfique à Lasha Bugadze, il risque aussi de provoquer des sensations claustrophobes. L’auteur plonge donc de temps en temps dans un blog géorgien. Et le processus d’écriture ne démarre vraiment que lorsqu’il décide d’incorporer Turnhout dans la Géorgie, d’admettre que Turnhout devienne une Géorgie en miniature. S’étant d’abord encore dépêtré de sa première impulsion de penser qu’il devait écrire ‘vraiment’ sur Turnhout, il évoque en fin de compte Turnhout comme une ville dont toute vie a été aspirée. Le narrateur se demande où sont passés les gens ; les autobus circulent, mais vides ; il entend bien sa voisine mais il ne l’aperçoit jamais. La ville n’est qu’un décor vide que l’auteur décide d’habiter de trois Géorgiens déracinés et agités.

© kakha kakhiani

Le rythme de la narration semble vouloir encore laisser à Turnhout toutes les chances de se manifester, de donner de la voix, de s’infiltrer dans l’histoire. Pendant tout un temps, il ne se passe rien et le lecteur n’obtient aucune information sur la manière dont l’histoire pourrait s développer. Ce n’est qu’à la fin que les brides sont lâchées et que le drame géorgien s’empare de la petite ville paisible et endormie.

Bugadze fait entrer en scène un couple géorgien échoué depuis de longues années à Malines. Par leur visite inopinée à l’auteur en résidence, ils vont perturber l’ambiance par trop paisible de Turnhout. En présence de l’auteur, le couple ouvre en effet la boîte de Pandore et fait ainsi déferler une vague de calamités telles que l’émigration, une vie d’artiste ratée, l’accaparement de subventions, la réincarnation, la dépression, la charlatanerie, une quête sauvage et autres querelles voire un adultère. Mais tout à fait à l’improviste, cette énorme bulle est crevée et finalement, le calme revient à Turnhout.

Il s’agit donc d’un citybook à la structure extrêmement théâtrale, composée d’un décor, d’un drame, de quatre personnages et d’une catharsis.

(Ingrid Degraeve, traducteur)

 

Photos © Kakha Kakhiani

 

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